Pourquoi nous croyons ce que nous croyons sur l'écologie — et comment en sortir.
Un article épistémologique, pas philosophique. La différence : la philosophie demande "qu'est-ce qui est vrai ?" L'épistémologie demande "comment sais-tu que c'est vrai ?"
Je commence par moi.
Pendant des décennies, j’ai dit que l’Amazonie était le poumon de la planète. Je l’ai dit en conférence, probablement écrit quelque part, certainement pensé avec conviction. Ce n’était pas un mensonge — c’était une croyance. Une croyance bien installée, partagée par des gens compétents, répétée dans des contextes sérieux, jamais questionnée parce que jamais falsifiée dans mon environnement informationnel.
Une vidéo d’une voix masculine anonyme sur X, une question sans réponse, une heure de recherche — et la croyance s’effondre. Pas l’inquiétude écologique, pas la conviction que nous abîmons la planète — mais la narration spécifique, le mécanisme précis, le “poumon de la planète.”
Ce qui m’intéresse ici n’est pas l’erreur. Les erreurs sont normales, inévitables, constitutives de la pensée. Ce qui m’intéresse, c’est la question suivante : pourquoi cette croyance était-elle si stable ? Pourquoi n’avais-je jamais vérifié ? Et pourquoi est-ce qu’une question naïve d’une voix inconnue a suffi à déclencher la vérification là où des années de lectures écologiques ne l’avaient pas fait ?
La réponse à cette question est plus importante que la question de l’oxygène.
L’environnement informationnel comme écosystème
Nous parlons d’écosystèmes naturels — cycles, équilibres, perturbations, effondrements. Nous oublions que nous vivons aussi dans un écosystème informationnel, soumis aux mêmes lois darwiniennes.
Dans un écosystème naturel, ce qui survit n’est pas nécessairement ce qui est le plus utile au système — c’est ce qui est le mieux adapté à se reproduire dans les conditions locales. Un parasite peut être très bien adapté à survivre tout en étant destructeur pour son hôte.
Dans un écosystème informationnel — médias, réseaux sociaux, conférences, formations, livres grand public — ce qui survit et se propage n’est pas nécessairement ce qui est vrai. C’est ce qui est adapté à capter l’attention, à déclencher une émotion, à être partagé. La sélection darwinienne de l’information favorise la viralité, pas la vérité.
L’affirmation « l’Amazonie est le poumon de la planète » est une affirmation parfaitement adaptée à cet environnement. Elle est simple, visuelle, émotionnellement puissante, moralement mobilisatrice. Elle relie un danger abstrait — la déforestation — à quelque chose de concret et de vital — respirer. Elle survit et se propage depuis des décennies non pas parce qu’elle est exacte, mais parce qu’elle est virale.
Ce n’est pas un complot. Personne n’a décidé de diffuser une fausse information. C’est de l’écologie informationnelle — la propagation spontanée de ce qui est adapté à se propager.
L’influenceur comme organisme darwinien
L’influenceur — au sens large, de l’enseignant au militant écologiste en passant par le médecin médiatique et le coach bien-être — est un organisme dont la survie dépend de son taux d’engagement. Pas de sa rigueur. Pas de la vérifiabilité de ses affirmations. De l’attention qu’il capte et retient.
Ceci n’est pas un jugement moral sur les influenceurs. C’est une description de leur environnement sélectif. Un influenceur rigoureux, qui nuance systématiquement, qui cite ses sources, qui dit “je ne sais pas” ou “j’avais tort” — cet influenceur est désavantagé dans la compétition pour l’attention. Pas parce que le public est stupide, mais parce que la nuance demande un effort cognitif que le cerveau humain, économe par nature, préfère éviter quand il peut.
Le résultat est prévisible : les affirmations simples, émotionnellement chargées, moralement clivantes dominent l’espace informationnel. Les affirmations complexes, nuancées, provisoires — celles qui ressemblent à la réalité des systèmes complexes — sont structurellement défavorisées.
Nous ne sommes pas victimes d’une manipulation. Nous sommes dans un écosystème informationnel dont les règles de sélection ne favorisent pas la vérité.
Comment nous apprenons à ne pas vérifier
Il y a quelque chose de plus profond encore, que je veux nommer honnêtement parce que je le vis moi-même.
Le cerveau humain ne naît pas avec la capacité de vérifier ses croyances.
Cette capacité — ce qu’on appelle la pensée critique formelle, la capacité à questionner ses propres prémisses, à chercher la falsification plutôt que la confirmation — se développe tardivement. Le cortex préfrontal, siège du raisonnement hypothétique et de l’inhibition des réponses automatiques, n’atteint pas sa maturité fonctionnelle complète avant la vingtaine avancée, ~25-28 ans en moyenne. C’est de la neurobiologie développementale standard, documentée depuis les années 2000 (Casey et al., 2008, Developmental Science ; Steinberg, 2008, Psychological Science in the Public Interest).
Pendant les années où le cerveau est le plus plastique, le plus avide d’apprentissage, le plus capable d’intégrer des informations nouvelles de façon durable — il est aussi le moins équipé pour les évaluer critiquement. C’est pendant ces années que nous recevons l’essentiel de notre formation. Et cette formation, dans nos systèmes éducatifs, repose massivement sur la transmission d’affirmations par autorité — le professeur dit, l’élève intègre — plutôt que sur l’entraînement à la vérification et à la falsification.
Ce n’est pas un complot éducatif non plus. C’est une contrainte pratique réelle : enseigner la pensée critique formelle à des enfants dont le cerveau n’est pas encore structurellement prêt pour elle est difficile. Mais la conséquence est que nous arrivons à l’âge adulte avec des cerveaux pleins d’affirmations intégrées par autorité, et peu d’outils pour les remettre en question.
L’influenceur qui arrive ensuite trouve un terrain préparé.
La croyance comme fonction, pas comme erreur
Voici ce que j’ai appris à mes dépens, dans des discussions parfois houleuses sur l’alimentation, l’écologie, la médecine : attaquer une croyance frontalement ne fonctionne pas. Pas parce que les gens sont irrationnels. Parce que les croyances ne sont pas que des propositions intellectuelles. Elles sont des structures identitaires, des marqueurs d’appartenance tribale, des sources de sens et de sécurité.
Dire à quelqu’un que “l’Amazonie n’est pas le poumon de la planète” ne déclenche pas une révision intellectuelle. Ça déclenche une menace existentielle — parce que cette croyance est connectée à une identité, à une communauté, à une vision du monde cohérente. La résistance qui suit n’est pas de la stupidité. C’est de l’immunologie sociale.
Les systèmes de croyances écologiques — comme tous les systèmes de croyances forts — fonctionnent exactement comme des religions au sens anthropologique du terme : ils donnent appartenance, identité morale, sentiment de participer à quelque chose de plus grand que soi, et rituel. Ils sont pour cela précieux et nécessaires — l’humain est un animal qui a besoin de sens et d’appartenance. Mais ils résistent à la révision par les mêmes mécanismes que les religions institutionnelles.
Je ne fais pas exception. Mon propre biais — carnivore cétogène empirique, sceptique des consensus fabriqués, confiant dans le ‘pattern recognition’ que me donnent mes neurodivergences — est lui aussi une structure de croyances. Je me le dis explicitement parce que c’est la seule façon de garder une posture épistémique honnête : nommer son biais ne le supprime pas, mais ça le rend visible, donc partiellement gérable.
Quatre questions pour évaluer une affirmation (écologique)
Je ne propose pas une méthode parfaite — elle n’existe pas. Je propose quatre questions pratiques que j’essaie maintenant de me poser avant d’intégrer ou de répéter une affirmation sur l’écologie, la nutrition, ou n’importe quel système complexe.
La première : quel est le critère de mesure utilisé ? Toute affirmation sur l’impact écologique repose sur un choix de ce qu’on mesure. Le CO₂ est un critère réel mais incomplet. La biodiversité des sols est un critère réel et sous-mesuré. Les perturbateurs endocriniens dans les membranes du phytoplancton sont un critère réel et presque jamais mesuré dans les débats publics. Demander “qu’est-ce qu’on mesure ici — et qu’est-ce qu’on ne mesure pas ?” est le premier geste épistémologique.
La deuxième : qui bénéficie de cette narration ? Pas au sens complotiste — pas “qui ment délibérément ?” — mais au sens écologique : dans l’écosystème informationnel, quelle narration sert quels intérêts, quelles identités, quelles économies ? Le marché carbone existe parce que le CO₂ est mesurable et monétisable. Les microplastiques dans les membranes du phytoplancton ne génèrent pas d’économie. Ce n’est pas un hasard si l’un domine le débat et l’autre est marginal.
La troisième : est-ce falsifiable ? Une affirmation scientifique honnête doit pouvoir être réfutée — elle doit dire ce qui, si c’était observé, prouverait qu’elle est fausse. “L’Amazonie est le poumon de la planète” est falsifiable — et a été falsifiée par les mesures du bilan net en oxygène des forêts matures. “Manger local est toujours meilleur pour la planète” est falsifiable — et a été partiellement falsifié par les analyses de cycle de vie qui montrent que le mode de production compte plus que la distance. Les affirmations non falsifiables — “la nature sait mieux”, “le naturel est bon”, “l’industriel est mauvais” — ne sont pas des affirmations scientifiques. Ce sont des positions axiologiques. Elles ont leur place dans le débat éthique – quand l’éthique est philosophique plus que scientifique – , pas dans le débat empirique.
La quatrième : quelle est l’échelle de temps et d’espace concernée ? Les systèmes complexes se comportent différemment selon l’échelle. Ce qui est vrai à l’échelle locale peut être faux à l’échelle globale. Ce qui est vrai à court terme peut être faux à long terme. La déforestation amazonienne est catastrophique pour la biodiversité locale et les cycles hydrologiques régionaux — vrai à cette échelle. Elle ne menace pas notre réserve d’oxygène respiratoire — vrai à l’échelle globale et géologique. Les deux sont vrais simultanément. Forcer un seul niveau de lecture, c’est appauvrir la réalité.
Ce que je ne dis pas
Je ne dis pas que les préoccupations écologiques sont infondées. Elles ne le sont pas — la pression anthropique sur les systèmes vivants est réelle, documentée, sérieuse.
Je ne dis pas que le CO₂ n’est pas un problème. Il l’est — partiel, gérable si la structure reste intacte, mais réel.
Je ne dis pas que les influenceurs sont des imposteurs. Certains font un travail de vulgarisation honnête et précieux.
Je dis que nos outils de mesure du coût écosystémique sont incomplets, que nos systèmes de diffusion de l’information sélectionnent la viralité plutôt que la vérité, et que nous sommes tous — moi inclus — partiellement formatés à recevoir des affirmations par autorité plutôt qu’à les vérifier.
Et je dis que la première étape pour sortir de cette situation n’est ni la colère ni le cynisme. C’est la question. Simple, naïve si nécessaire, posée avec honnêteté.
Comme celle d’une voix inconnue sur X, un matin, devant une vidéo sur les forêts et l’oxygène.
Ce que je dois dire sur moi-même
Cet article a été écrit en collaboration avec une intelligence artificielle — Claude (Anthropic). Les deux articles précédents aussi. Et plusieurs livres en cours, portent cette même empreinte de co-authorship cyborg humain-machine.
Je dois nommer ce que ça coûte réellement.
Un échange avec une IA de grande taille consomme de l’énergie — les datacenters qui font tourner ces modèles sont énergivores, gourmands en eau de refroidissement, dépendants de métaux rares extraits dans des conditions écosystémiques et humaines que je ne connais pas précisément et que personne ne me présente dans le débat public. Je participe à cette consommation. Chaque session de travail avec Claude, Gemini ou Grok a un coût énergétique et minéral réel, même si ce coût est difficile à chiffrer avec précision et varie selon les sources d’énergie des datacenters concernés.
Mes proches me le signalent. Ils ont raison de le faire.
Ma réponse honnête — pas ma justification confortable — est la suivante : j’espère que l’effet néguentropique de ce qui est produit dépasse le coût entropique de sa production. Qu’un livre qui modifie durablement les pratiques alimentaires de quelques milliers de personnes, qu’un article qui déclenche chez quelques lecteurs une révision d’une croyance non vérifiée, qu’une conférence qui donne à des praticiens des outils pour mieux accompagner leurs patients — j’espère que tout cela produit plus d’ordre dans les systèmes humains et écosystémiques qu’il n’en coûte en énergie et en minéraux.
Mais “j’espère” n’est pas “j’ai mesuré.” Et dans le cadre épistémologique de cet article, je dois nommer cette différence.
Je suis dans le système que je critique. Je consomme de l’énergie pour produire des textes qui questionnent la façon dont nous consommons. Je suis un Homo/Pan narrans qui se raconte qu’il contribue à la néguentropie globale — et qui ne peut pas en être certain.
C’est inconfortable. Je le publie quand même. Parce que l’inconfort d’une vérité partielle vaut mieux que le confort d’une cohérence feinte.
Références (pour les curieux)
Casey B.J., Getz S. & Galvan A. (2008). The adolescent brain. Developmental Science, 11(1), 104–110. https://doi.org/10.1111/j.1467-7687.2007.00671.x
Steinberg L. (2008). A social neuroscience perspective on adolescent risk-taking. Developmental Review, 28(1), 78–106. https://doi.org/10.1016/j.dr.2007.08.002
Dehasse J. (2024). De la morale à l’attracteur platonicien : une éthique de la minimisation de l’entropie. Substack. https://joeldehasse.substack.com/p/ethique-de-morale-a-attracteurplatonicien
Partensky F., Hess W.R. & Vaulot D. (1999). Prochlorococcus, a marine photosynthetic prokaryote of global significance. Microbiology and Molecular Biology Reviews, 63(1), 106–127. https://doi.org/10.1128/MMBR.63.1.106-127.1999
Poore J. & Nemecek T. (2018). Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers. Science, 360(6392), 987–992. https://doi.org/10.1126/science.aaq0216


