Le 'Soi' chez le Chien (et l’humain) : De l'Immunité à l'Agression de Défense – Une Nouvelle Vision
Pourquoi le chien/loup /humain défend-il son bébé/os/tribu comme sa propre vie ? Explorons le spectre du Soi, clé pour décrypter l'agressivité canine.
Bonjour à tous,
Dans mon projet de réinvention du paradigme de l’agression chez le chien, je m’appuie sur le modèle E(SEP-NEI-FSG) – une vision intégrée de l’étho-psycho-social (SEP), neuro-endocrino-immunologique (NEI) et génétique-structure-fonction (GSF), comme je l’ai détaillé dans un précédent post Substack.
Au lieu de classer les agressions par contextes ou émotions sous-jacentes, je modélise les comportements comme des chaînes de patrons-moteurs-comportements (PMC) polysémiques : un même PMC peut signifier défense individuelle ou régulation sociale.
Avant de plonger dans les PMC de défense, posons nous : qu’est-ce que le “Soi” à défendre ? Cette notion, souvent métaphysique chez l’humain, est biologique chez le chien – et elle transforme notre compréhension de l’agressivité comme un coping adaptatif émergent de E(SEP-NEI-FSG).
Imaginez : un chiot mordille ses frères sans les tuer, mais dévore un lièvre sans hésiter. Qu’est-ce qui distingue ‘Soi’ de ‘Non-Soi’ ?
Explorons ce spectre polysémique.
Le Soi Biologique : Base de l’Homéostasie NEI
Le Soi, avant d’être un concept métaphysique, est d’abord une identification de l’Être vis-à-vis du Non-Être, établi par le système immunitaire, pour rejeter le Non-Soi quand il envahit le Soi et menace son intégrité, son homéostasie, son équilibre vital.
Le Non-Soi ne peut intégrer le Soi que quand il est accepté par le Soi, comme décrit dans le modèle du danger de Matzinger, où le système immunitaire réagit non à l’« étranger » mais au « danger » perçu (Matzinger, 2002).
Par exemple, des aliments sont transformés, dans la lumière du système digestif (qui est en dehors de l’intégrité du corps), en molécules absorbables, qui sont acceptables et acceptées par diffusion ou pompes sélectives à travers la muqueuse intestinale jusque dans l’intérieur du corps (lymphe, sang).
Autour de cette muqueuse intestinale sont concentrées les forces de défense que sont les leucocytes, armés de munitions anti-étrangers-potentiels-attaquants-délétères.
Autour de toutes les voies d’entrée ou de pénétration dans l’organisme, se trouvent des défenses anti-étranger, anti-Non-Soi.
La différenciation Soi/Non-Soi s’étend logiquement de la cellule aux tissus, des tissus à l’organisme entier, et de l’organisme entier (Soi) à la collection d’organismes qu’est la famille, le groupe, la tribu, la meute, l’espèce, les espèces-amies, etc. jusqu’où le concept de Soi peut être étendu et généralisé par l’Être, comme dans la sélection de parenté chez les loups (Hamilton, 1964 ; Silk & House, 2016).
Cette idée de discontinuité entre un Être et l’extérieur est ancrée dans le subconscient et différente pour chaque espèce, voire chaque individu.
Comme l’a vécu Jill Bolte Taylor, en perdant temporairement l’usage de son cortex gauche par hémorragie cérébrale, le cortex droit ne fait pas la discontinuité entre Soi et l’extérieur à Soi.
Et Iain McGilchrist émet l’hypothèse que le cortex gauche prend le pouvoir sur le cortex droit, ce qui permet de rationaliser une discontinuité entre Soi et Non-Soi (McGilchrist, 2009 ; observé chez chiens via latéralisation émotionnelle, Siniscalchi et al., 2018, 2023).
Je ne sais pas jusqu’où va la sensation de discontinuité entre Soi et Non-Soi chez les canidés. J’imagine qu’il y a moins d’idéation de dichotomie chez les canidés que chez les humains. Les canidés n’ont pas besoin de métaphysique de Soi pour exprimer des PMC de défense de leur intégrité physique, de l’intégrité physique de leurs proches, de défense de ressources vitales (alimentation, boisson, chaleur, attachement) et de ressources de reproduction de la continuité de Soi (de leur ADN par reproduction sexuée, et défense des enfants).
Les PMC de défense de soi sont activés lors de perception/sensation d’une atteinte à l’intégrité du corps, c’est-à-dire par la douleur, la faim, la soif, le froid, le trop chaud, l’absence de sécurité ou d’être sécuritaire… ou lors de la croyance d’une menace à l’atteinte de l’intégrité du corps, et font partie des réactions de coping du stress de rééquilibrage (allostasie/homéostasie).
Ces sensations de stress dans le corps sont appelées ‘émotions’, et elles accompagnent les mises-en-action que sont les PMC de coping-défense.
Les émotions-sensations sont une prise de conscience par attention sélective à la menace et accompagnent parallèlement les PMC déjà mis en action. Tout cela est sous-tendu par des jeux de neuroplasticité qui permettent les apprentissages (liens avec NEI dans E(SEP-NEI-FSG), où le Soi émerge comme homéostasie immunitaire et endocrinienne, Damasio, 2018).
Deux idées sont à retenir de ces réflexions :
1- La défense de Soi est involontaire et inconsciente, et pourrait devenir volontaire et consciente : les PMC de défense sont des algorithmes programmés par GSF (Génétique-Structure-Fonction).
2- La distinction-dichotomie entre Soi, l’Autre, le monde extérieur à soi, est probablement un spectre évoluant avec l’ontogénie, l’âge, l’autonomie, l’évolution, la cognition… et la situation sur cette courbe gaussienne peut varier suivant les contextes de la vie… Un bébé nouveau-né est fusionnel avec sa mère, et la mère est fusionnelle avec ses bébés tout en étant capable de les énumérer, donc de les différencier d’elle-même.
Le Soi Prédateur : Polysémie Olfactive et Génétique
Mais il faut aller plus loin dans les réflexions sur Soi et Non-Soi chez les prédateurs carnivores qui doivent différencier et dichotomiser entre Soi et Proie, et Soi-canidé et Proie-non-canidé, même si la proie ressemble à soi.
Comment les louveteaux, qui commencent à se bagarrer et se mordre mutuellement – et ça fait mal, et ça crie de douleur – dès l’âge de 4 semaines, font-ils pour ne pas se tuer et se manger les uns les autres, et pourtant tuer et manger le lièvre étourdi que leur maman louve leur ramène ? (inhibition innée, Miklósi, 2014 ; acquise via socialisation, Cafazzo et al., 2022).
A quel point les chiots sont-ils en fusion partielle du Soi dans la fratrie et en clivage avec le Non-Fratrie, qu’est le lièvre ou autre rongeur vivant, hurlant, avant d’être en état de choc (coping du stress) par morsures multiples.
J’émets l’hypothèse que la proximité génétique a une odeur spécifique (liée au système MHC, Wedekind et al., 1995 ; observée chez chiots via olfaction, Hepper, 1994 ; revue récente chez les mammifères, Boehm & Zufall, 2024).
Je pense avoir lu quelque part que, chez l’humain, le système HLA est connecté à l’odeur corporelle, que l’on choisit ses partenaires de reproduction à l’odeur pour potentialiser le système (HLA) de défense de Soi.
Dans E(SEP-NEI-FSG), ce Soi prédateur est polysémique : un PMC comme la morsure sert à jouer (intratribal, social) ou tuer (intertribal, létal).
Une faille NEI (e.g., inflammation perturbant l’olfaction) peut dérailler cette distinction, amplifiant l’agressivité pathologique.
Le Soi Social et Tribal : Compromis et Contagion Émotionnelle
Mon hypothèse est :
1- Le Soi personnel précède et est prioritaire sur le Soi collectif/social ;
2- Dans une espèce sociale collaborative le Soi personnel fait des compromis gagnant-gagnant, au bénéfice du groupe sans trop de détriment pour soi : vivre ensemble est plus salutaire que de vivre seul ; on dépend des autres et les autres dépendent de soi ; il est interdit d’endommager l’autre parce c’est risquer de s’endommager soi-même en réduisant ses probabilités de survie et de reproduction.
Pour approfondir cette idée de compromis entre Soi personnel et collectif, examinons comment l’individu s’intègre – ou se fond – dans un groupe collaboratif.
Dans les espèces sociales comme les canidés, le “Soi” n’est pas rigide : il peut se diluer temporairement dans le groupe via des mécanismes NEI, comme la contagion émotionnelle, qui synchronise les états internes (ocytocine, neurones miroirs) pour renforcer la cohésion (via contagion émotionnelle, e.g., bâillements synchronisés, Palagi et al., 2015 ; empathie émotionnelle, Quervel-Chaumette et al., 2021).
Cela module les PMC défensifs, les transformant de réactions individuelles en signaux sociaux polysémiques – par exemple, un grognement devient menace/apaisement plutôt qu’attaque (rituels, Lorenz, 1966 ; Hare & Woods, 2020).
Mais cette même contagion peut exacerber les distinctions intertribales, menant à des biais comme la xénophobie, le racisme, le spécisme, le sectisme, le religionisme… – expliquant la “peur de l’étranger” chez certains chiens (humains).
Fusion/indifférenciation individu dans un groupe collaboratif ?
Contagion émotionnelle dans un groupe grégaire et/ou collaboratif ?
Différenciation intratribale vs intertribale : xénophobie, racisme, spécisme, sectisme, religionisme…
Dans E(SEP-NEI-FSG), cette contagion optimise la survie groupale (SEP social) via des boucles GSF (génétique des talents collaboratifs), mais une surcharge (e.g., stress chronique) peut dérailler vers une agression pathologique, où les PMC perdent leur polysémie adaptative.
Le Soi Sexuel et Parental : Fusion Reproductive
Une exception au rejet et (à l’autorisation du) meurtre de l’Autre, est la reproduction.
La reproduction est un effet secondaire du drive sexuel. Le drive sexuel est la conquête (chasse) du partenaire sexuel qui aboutit à une capture (sous forme) de copulation (pénétration d’une partie du mâle dans une ouverture de la femelle acceptante) avec interdit de meurtre des conjoints et obligation de service mutuel et collaboration pour les mois/années à venir dans l’éducation des enfants (50% génétique) jusqu’à l’âge de réussite de leur reproduction en petits-enfants (25% génétique).
L’écrire ainsi montre mon hypothèse que la sexualité utiliserait des PMC de la prédation, et que le refus du viol par la femelle utilise des PMC de défense.
Et, au contraire de ce qui se passe chez certains animaux, comme certaines araignées femelles qui consomment leur conjoint pendant la conjonction, chez les canidés (et les humains) il y a une inhibition de la consommation alimentaire du conjoint pendant (avant et après) la consommation sexuelle.
Le spectre du Soi Sexuel est fusionnel lors d’interpénétration – il n’y a plus de distance entre les partenaires qui fusionnent – : il engendre le Soi parental qui est plutôt fusionnel lui aussi sur la courbe gaussienne du spectre du Soi.
Dans les espèces sociales collaboratives nidicoles, où le bébé naît non-fini et dépendant des soins parentaux, il y a nécessité de collaboration entre les parents (a minima), voire de tout le village/la tribu (a maxima). Nécessité, sans obligation, parce que la mère est fonctionnelle par elle-même, mais la probabilité de survie de ses enfants est accrue lors de collaboration des membres de la tribu aux soins des enfants et de la mère allaitante.
Le spectre du Soi-Parental est répartissable sur une courbe gaussienne, avec meilleure survie des enfants quand le parent est dans la partie plus fusionnelle de la courbe.
Ce Soi sexuel/parental est polysémique dans E(SEP-NEI-FSG) : PMC de prédation recyclés en séduction (SEP social), modulés par NEI (hormones comme ocytocine pour fusion), ancrés en GSF (inhibition cannibalisme phylogénétique).
Le Spectre de Soi et ses Implications : Un Gris Polysémique
Je trouvais important de dire que la notion de Soi et la différenciation de Soi avec le Non-Soi n’était pas une représentation simple et didactique de type ‘noir-blanc’, binaire de type ‘0-1’, mais se trouvait comme tout critère biologique, inscrit sur une courbe gaussienne, et peut varier suivant les circonstances.
Il vaudrait mieux parler du ‘Spectre de Soi’.
Dans le spectre de Soi, le bébé est fusionné à sa mère, la mère est en partie fusionnée -à ses bébés, l’adolescent est défusionné et à tendance hyper-différentiée de ses parents et parfois en partie fusionné avec son gang d’ado ou sa tribu et parfois différentié de sa fratrie et de sa tribu et s’émancipe et s’éloigne, solitaire un temps, avant de s’accoquiner et s’accoupler et créer– et fusionner avec – sa propre tribu.
Pour simplifier, visualisons cette courbe : fusion à gauche (mère+bébé, couple), dissociation à droite (solitaire, intertribal).
Les quelques paragraphes précédents devraient vous faire réfléchir à ce concept de Soi qui est variable suivant les circonstances internes (hormonales, neuronales) et externes (écosystémiques).
Le Soi n’est pas définissable par une différentiation dichotomique entre Soi (blanc) et Non-Soi (noir), mais dans les grisés qui les séparent et les unissent. Le Soi n’est pas noir ou blanc, il est gris. Le Soi n’est pas unique, il est multiple. Et tous les Soi sont coexistants en même temps (superposition quantique) et s’expriment ou non suivant les circonstances (dans un attracteur étrange).
Ce spectre polysémique réinvente l’agression comme coping adaptatif émergent de E(SEP-NEI-FSG). Une faille (e.g., dysendocrinie NEI) peut décaler le spectre, transformant défense en agression pathologique – par exemple, un chien “xénophobe” amplifiant un growl intertribal via contagion émotionnelle déraillée.
Conclusion
Ce ‘Soi’ polysémique est pivot pour décrypter l’agression non comme un problème isolé, mais une adaptation émergente. 🐺
Qu’en pensez-vous ?
Commentaires bienvenus !
🐺Dr Joël Dehasse, le 19 décembre 2025





