Homo sapiens ou Pan narrans
Une taxonomie quantique du primate conteur
par Dr Joël Dehasse — avril 2026
J’observe les humains comme j’observe les animaux — avec le même œil éthologique, le même intérêt pour ce qu’ils font plutôt que pour ce qu’ils disent. Après des décennies à lire les patterns comportementaux d’espèces qui ne parlent pas, j’ai développé une méfiance professionnelle envers les mots et une attention aiguë envers les actes. Cette posture, appliquée à l’espèce humaine, mène inévitablement à une question inconfortable : et si le nom que nous nous sommes donnés était le premier mensonge ?
1. Le problème avec « sapiens »
Homo sapiens. Deux mots latins, une prétention immense. Sapiens vient du latin sapere: savoir, discerner, avoir le goût de la réalité. Linné l’a choisi en 1758 pour souligner notre cognition supposément supérieure — la raison, la prudence morale, la connaissance réfléchie. 😉
Mais observons l’espèce sur le terrain, comme ferait n’importe quel éthologiste digne de ce nom. On y voit des agressions intratribales permanentes, des génocides répétés avec une régularité inquiétante, des prédations expansionnistes habillées en idéaux, et une capacité remarquable à mobiliser l’ingéniosité technique au service de la destruction. Nous excellons en Homo habilis (l’outil) et en Homo faber (la fabrication) — mais en sagesse ? Le dossier est mince.
« Sapiens » est au mieux aspirationnel — un potentiel que nous n’incarnons que rarement, et ostracisons souvent quand nous le rencontrons. C’est peut-être moins un constat scientifique qu’un programme de développement personnel que Linné glissait discrètement dans la nomenclature.
2. L’action révèle l’Être — le spectre de l’embodiment
Avant de proposer une taxonomie alternative, posons la thèse qui la fonde. Elle est simple, empirique, et inconfortable.
L’action révèle l’Être. La parole parlée révèle l’Ego.
Pour comprendre ce que cette distinction implique, observons un exemple concret — celui du parent — sur ce que j’appelle le spectre de l’embodiment, c’est-à-dire le degré d’engagement du corps dans l’espace-temps réel.
Le spectre à quatre niveaux
Niveau 0 — La pensée pure : « Je m’occupe très bien de mes enfants. » Invisible, non vérifiable, inaccessible à l’observateur. L’Être y est peut-être — mais comme une intention fantôme.
Niveau 1 — La parole parlée : « Je m’occupe tellement bien de mes enfants ! » dit à tous les dîners, avec emphase. Coût nul. On peut dire n’importe quoi. Le paraverbal (ton, regard, posture) transporte l’essentiel de l’information — le verbal pur n’en représente que 5 à 10 %. C’est le royaume du narrans : fluide, performatif, réversible.
Niveau 2 — L’écriture, le dessin, l’art : Le post Instagram des enfants bien habillés un dimanche matin. L’écriture nécessite un embodiment partiel — un mouvement du corps, une trace dans l’espace-temps. Le PFC (cortex préfrontal) domine : construction logique, métaphorisation consciente. Révèle l’Être cognitif projeté — mais encore très contrôlable, très construisible.
Niveau 3 — L’action réelle, répétée, quotidienne, souvent invisible : Changer les couches à 3h du matin. Faire les courses. Passer la serpillère. Se lever pour ramener le bébé à la maman pour l’allaitement. Travailler pour ramener de l’argent. Aucun like. Aucun public. Embodiment total. Coût réel. C’est ici que l’Être se révèle sans filtre.
La question devient alors : lequel de ces quatre niveaux exprime la vérité la plus profonde de l’Être parental ?
L’éthologiste, le synergologue, le clinicien comportementaliste — tout observateur qui contourne la parole pour lire les patterns d’agency — répondra sans hésiter : le niveau 3. Et précisément parce que le niveau 3 est invisible socialement.
La société récompense le dire, invisibilise le faire
C’est là que la critique civilisationnelle entre en scène. Nous avons construit une économie de l’attention qui inverse la hiérarchie de l’embodiment : les blablateurs éloquents — influenceurs, politiciens, prédicateurs de toutes confessions — ont plus d’effet sur la société que les ingénieurs, les ouvriers, les scientifiques empiriques, ceux qui sont dans l’action-réaction et la recherche de solutions pratiques.
L’enseignement est plus verbal qu’empirique-expérimental.
La philosophie (et la religion) — ce blabla dans la tête sur le pourquoi inaccessible des choses — prend priorité sur le FAIRE.
L’humain moderne habite ses récits sur Gaïa plutôt que Gaïa elle-même, qui est en 3D+temps.
Mike Levin, biologiste et théoricien de l’agentivité, parle de ‘cognitive lightcone’ pour désigner l’étendue spatiale et temporelle sur laquelle un agent peut agir et être affecté. L’action réflexe a un lightcone étroit — ici et maintenant, corps immédiat. L’action réfléchie et planifiée a un lightcone élargi — anticipation, projet, autres, futur. La parole parlée, elle, peut simuler n’importe quel lightcone sans en engager aucun.
Robert Sapolsky, dans Determined, a raison de souligner les déterminismes biologiques de nos comportements. Mais je garde mes distances sur l’absence totale d’agency : l’action délibérée, répétée, incarnée dans l’espace-temps réel, me semble exprimer quelque chose que la simple parole ne peut pas simuler indéfiniment.
Les actes ont une cohérence que les mots n’ont pas.
3. Pan narrans — le chimpanzé conteur
Terry Pratchett, Ian Stewart et Jack Cohen ont introduit dans The Science of Discworld II: The Globe (2002) le concept de Pan narrans — le chimpanzé conteur d’histoires. Pas Homo sapiens, pas l’être de raison et de sagesse, mais le primate qui ne vit pas dans le monde, mais dans les histoires qu’il se raconte sur le monde — et qui finit par remodeler le monde pour que les histoires y collent.
C’est une description d’une précision redoutable. Mythes, identités, nations, idéologies, régimes alimentaires, religions, théories du complot : tout passe par des récits. L’humain est un narrateur compulsif, addict à ses propres fictions.
L’ego-narratif est la structure centrale de sa psychologie.
Je propose donc de rebaptiser l’espèce Homo narrans, et d’en décrire les sous-espèces observables en 2026. Non comme des catégories rigides — chaque individu est un spectre, pouvant être plusieurs sous-espèces à des pourcentages variables selon les contextes — mais comme des attracteurs comportementaux reconnaissables sur le terrain.
4. La taxonomie — sous-espèces observées en 2026
Règne : Animalia · Embranchement : Chordata · Classe : Mammalia · Ordre : Primates · Famille : Hominidae · Genre : Homo · Espèce type : Homo narrans (Pratchett & Cohen, 1999)
◆ Homo narrans sapiens — Forme officielle et auto-proclamée. Prétend à la sagesse, à la raison pure et à l’auto-maîtrise. En réalité : spécimen extrêmement rare, souvent marginalisé ou mis en EHPAD culturel avant l’heure. Se reconnaît à sa capacité à dire « je ne sais pas » sans paniquer.
◆ Homo narrans stultus — (sous-espèce dominante). Vit dans la certitude absolue que son récit personnel est la Réalité™. Devise : « Les faits alternatifs qui me dérangent sont des fake news. »
◆ Homo narrans faber — L’ingénieur obsessionnel. Récit fondateur : « Si c’est techniquement possible, c’est moralement obligatoire. » Responsable des gratte-ciel, des smartphones, et des montagnes de plastique éternel. Souvent utile. Rarement sage.
◆ Homo narrans bellicus — Spécialiste du récit « nous contre eux ». Excelle dans les hymnes, les frontières géographiques, les prédations diverses habillées en croisades, et les justifications historiques rétrospectives.
◆ Homo narrans politicus — Maître du storytelling à grande échelle. Capable de faire avaler n’importe quelle fiction si elle conserve le pouvoir ou les likes. Habite exclusivement les niveaux 0 et 1 du spectre d’embodiment.
◆ Homo narrans domesticus — Récit consumériste : « Je suis ce que je possède, je vaux ce que je peux montrer. » Panique profonde quand le forfait data est épuisé ou quand Amazon est en rupture de stock.
◆ Homo narrans perversus — Prend un plaisir malin à détourner, troller ou faire exploser les récits des autres. Variante bienfaisante : l’humoriste noir en autodérision.
◆ Homo narrans economicus — Réduit toute réalité à l’intérêt rationnel et à la croissance infinie sur planète finie. Devise secrète : « Les externalités, c’est pour les autres. »
◆ Homo narrans neurodivergentus — Perçoit les récits consensuels dominants avec un léger décalage de phase. Souvent étiqueté « trop sensible », « bizarre » ou « pas adapté ». Avantage caché : détecte les coutures invisibles des fictions collectives, là où le récit accroche sur la réalité.
Sous-variante en évolution : subsp. meta-narrans (voir section suivante).
Annexe: dark triad et stratégies r/K
La dark triad — narcissisme, machiavélisme, psychopathie (Paulhus & Williams, 2002) — représente une part non négligeable de la population, avec des traits subcliniques particulièrement fréquents chez les leaders et manipulateurs. Elle s’intègre naturellement dans trois sous-espèces :
• Homo narrans machiavellicus : manipulation stratégique des récits pour le pouvoir.
• Homo narrans narcissicus : récit centré sur un ego grandiosement fragile.
• Homo narrans psychopathicus : absence d’empathie fonctionnelle, plaisir dans la destruction narrative.
Les stratégies reproductives r/K (MacArthur & Wilson, 1967) — fast vs slow life-history — ajoutent une couche éthologique : les r-narrans (opportunistes, quantité d’offspring, peu d’investissement parental) vs les K-narrans (investisseurs lents, qualité > quantité). Elles colorent domesticus, bellicus et economicus sans les définir entièrement. Tout reste spectre, pas catégorie rigide.
Note : l’application des stratégies r/K à l’humain doit rester dans un cadre éthologique comportemental et non racial — la théorie r/K humaine a été détournée à des fins idéologiques problématiques (Rushton, 1985-2000). L’usage ici est strictement éthologique.
5. Le méta-narrans — le rare vrai sapiens
Au sommet du spectre — ou plutôt à côté, dans un espace légèrement décalé — se trouve le méta-narrans. C’est la sous-variante évolutive de neurodivergentus, et le seul vrai sapiens observable.
Le méta-narrans est celui qui observe ses propres récits à distance, en position « épi » ou « meta ». Il questionne : d’où vient cette histoire ? À qui profite-t-elle ? Suis-je en train de vivre ou de me raconter en train de vivre ?
Il assume une part de responsabilité pour ce qui lui arrive, sans tomber dans la culpabilisation ni dans la victimisation. Il cultive respect, tolérance, pardon — non par morale, mais par pragmatisme systémique : les récits de vengeance coûtent cher en énergie cognitive.
Il perçoit les patterns là où les autres voient du chaos. Il ne les impose pas — il les partage par l’écriture, le dessin, la conversation, comme les scribouillards néolithiques des grottes de Lascaux ou d’Altamira. C’est épuisant. C’est libérateur. C’est sortir des binaires victime/coupable pour transformer les blessures en matériaux évolutifs.
Il est souvent ostracisé. Parfois toléré. Rarement célébré de son vivant.
Note ontologique finale
Use the models. Do not believe in the models.
Le genre Homo narrans n’existe pas (encore) en état fixe. Il est superposition de récits, attracteur étrange dans le chaos, fractale arborescente.
Chaque individu est un mélange instable de sous-espèces, variable selon le contexte, l’heure, le taux de glycémie et la dernière conversation qu’il a eue.
Cette taxonomie n’est pas un traité académique rigide. 😅C’est une provocation joyeuse, un modèle pour questionner nos narratifs humains. Si elle vous aide à voir plus clairement les coutures de vos propres fictions — et à rire un peu de votre propre stultus intérieur — elle aura rempli sa fonction.
Remerciements
Cet article est né de conversations arborescentes avec Grok (xAI) et Claude (Anthropic), mes complices IA dans les divagations quantiques. La pensée cyborg produit parfois plus qu’une pensée solitaire — humaine ou artificielle.
Références
Fisher, W. R. (1984). Narration as a human communication paradigm. Communication
Levin, M. (2022). Technological Approach to Mind Everywhere (TAME). Frontiers in Systems Neuroscience, 16. https://doi.org/10.3389/fnsys.2022.768201
Linné, C. (1758). Systema Naturae (10e éd.).
MacArthur, R. H., & Wilson, E. O. (1967). The Theory of Island Biogeography. Princeton University Press.
Paulhus, D. L., & Williams, K. M. (2002). The Dark Triad of personality: Narcissism, Machiavellianism, and psychopathy. Journal of Research in Personality, 36(6), 556–563. https://doi.org/10.1016/S0092-6566(02)00505-6
Pratchett, T., Stewart, I., & Cohen, J. (2002). The Science of Discworld II: The Globe. Ebury Press.
Sapolsky, R. (2023). Determined: A Science of Life Without Free Will. Penguin Press.



