Conscience – Le rhizome, le fascia, l'ADN
Ce que les systèmes sans cerveau nous apprennent sur la conscience
Voici une expérience de pensée inconfortable.
Imaginez que vous demandiez au rhizome de définir votre conscience. Pas métaphoriquement — rigoureusement. Depuis sa perspective de réseau distribué sans centre, sans dedans clairement délimité, sans narration de lui-même, qu’observerait-il de cette chose que vous appelez « être conscient » ?
Probablement ceci : « un système d’intégration d’information qui a tellement centralisé ses opérations qu’il a produit un goulot d’étranglement — un nœud qui se croit le réseau. Ce nœud se raconte qu’il décide. Qu’il ressent. Qu’il est. C’est une solution technique élégante pour un primate mobile devant prendre des décisions rapides. C’est aussi une source de souffrance que je ne comprends pas — souffrir d’un futur qui n’existe pas encore, souffrir d’un passé qui n’existe plus. Moi, je vis dans le présent de mes gradients chimiques. »
Ce n’est pas de la poésie. C’est de la biologie comparée.
Le rhizome — DMN réticulaire
Le Default Mode Network humain (DMN) — réseau actif au repos, générateur de la narrative du Soi, simulateur de futurs possibles — est souvent présenté comme le substrat neural de la conscience réflexive. Ce qu’on oublie : le DMN est une fonction avant d’être une structure. Intégrer des états internes, maintenir une cohérence systémique, simuler des états futurs — ce sont des fonctions, pas des propriétés exclusives du cortex préfrontal.
Le rhizome les réalise. Les travaux d’Anthony Trewavas ont montré que les plantes exhibent des comportements adaptatifs complexes répondant à la définition opérationnelle de l’intelligence — apprentissage, mémoire, décision distribuée (Trewavas, 2003). Les signaux chimiques entre nœuds racinaires — auxines, cytokinines, acide abscissique — constituent un bavardage interne continu, non pas en réponse à une tâche externe, mais comme régulation permanente de l’état du système (Brenner et al., 2006 ; Baluška & Mancuso, 2009).
Un DMN réticulaire — sans apex, sans point focal, sans narration centralisée.
La différence entre le rhizome et vous n’est pas « DMN versus absence de DMN ». C’est DMN ponctuel versus DMN distribué sans centre.
Ce que ça implique : quand vous méditez profondément, quand vous êtes en état de flux, quand la conscience narrative s’efface — vous vous rapprochez du mode opératoire du rhizome. Vous ne vous élevez pas vers un état supérieur. Vous vous souvenez d’un état plus ancien.
Le fascia — conscience avant la décision
Le fascia est le grand oublié de la biologie de la cognition.
Réseau continu de tissu conjonctif enveloppant et traversant chaque structure de l’organisme — muscles, organes, nerfs, os — sans interruption de la plante du pied au sommet du crâne, il intègre des informations mécaniques, piézoélectriques, thermiques et chimiques en temps réel, sans passer par le système nerveux central (Schleip et al., 2012 ; Findley & Schleip, 2007).
Quand vous vous blessez à l’épaule droite, le fascia de la hanche gauche se réorganise en quelques secondes — avant que le cerveau ait « décidé » quoi que ce soit. Quand vous adoptez une posture d’ouverture, votre état émotionnel change — pas parce que le cerveau a traité l’information, mais parce que le fascia a modifié les signaux intéroceptifs avant toute représentation ‘consciente’ (Craig, 2009).
Le fascia possède des cristaux liquides de collagène dont l’organisation piézoélectrique produit des champs électromagnétiques mesurables (Oschman, 2000). Il est à la frontière exacte entre le cristal minéral et le tissu vivant.
Ce que le fascia dirait sur votre conscience narrative : je gouverne quand vous ne pouvez plus vous raconter. En état de choc, en transe, en accouchement, en orgasme — c’est moi. Votre DMN s’efface. Je reste. J’étais là avant votre cortex préfrontal, et je serai là après chaque fois qu’il se tait.
L’ADN — lightcone de 3,8 milliards d’années
Mike Levin, biologiste à Tufts University, définit la cognition par le lightcone causal d’un système — sa capacité à être déterminé par ses états futurs possibles, pas seulement par son passé. Par ce critère, tout système orienté vers un état-cible est cognitif, indépendamment de son substrat (Levin, 2019 ; Levin, 2022).
Par ce critère, l’ADN possède le lightcone le plus étendu de tous les systèmes biologiques connus. Il ne modèle pas le futur d’un individu — il modèle le futur d’une lignée à travers des générations non encore nées. Sa mémoire remonte à 3,8 milliards d’années. Son horizon temporel s’étend aux descendants de vos arrière-petits-enfants.
Ce que l’ADN dirait sur la conscience narrative : « je vous ai produit il y a 300 000 ans dans ma chronologie. C’est avant-hier. J’ai survécu à cinq extinctions de masse sans cette fonctionnalité. Je ne suis pas certain de la garder. Si elle produit l’extinction de ses porteurs, elle se supprimera d’elle-même — et d’autres de mes expressions, plus robustes, prendront le relais. Le rhizome me semble plus stable sur le long terme. »
La théorie IIT — et pourquoi le cristal n’est pas à zéro
Giulio Tononi propose la théorie de l’information intégrée (IIT) : un système est conscient dans la mesure où il intègre de l’information au-delà de la somme de ses parties — mesurable par un paramètre Φ (phi). Plus Φ est élevé, plus le système intègre, plus il est conscient (Tononi, 2004 ; Tononi et al., 2016).
Conséquence radicale : le cristal liquide de collagène dans le fascia, l’eau structurée autour des protéines, la membrane lipidique cellulaire — tous ont un Φ non nul (Tononi, 2008). Tous sont proto-conscients au sens de la IIT.
Ce qui pulvérise définitivement la frontière vivant/non-vivant comme critère de conscience.
Et qui relie, sans métaphore, le cristal minéral à l’organisme complexe sur un continuum d’intégration informationnelle.
Ce que tout cela change
La conscience humaine n’est pas une propriété émergente mystérieuse apparue ex nihilo avec le cortex préfrontal. Elle est une expression particulièrement coûteuse et centralisée d’une capacité cognitive distribuée dans le vivant — et au-delà du vivant — depuis l’origine.
Le rhizome, le fascia, l’ADN, le cristal liquide ne sont pas des systèmes pré-conscients en attente de devenir humains. Ils sont des systèmes cognitifs complets, opérant à des échelles et selon des topologies différentes. Comme l’écrivent Levin et Dennett, la cognition est présente « all the way down » — à tous les niveaux d’organisation du vivant (Levin & Dennett, 2020).
Ce que vous appelez conscience est le nom que vous donnez à votre version de ce processus universel. Ce nom dit beaucoup sur vous. Il ne dit pas grand chose sur le processus.
Robert Sapolsky le formule sans concession : la conscience délibérante que nous vénérons est une narrative post-hoc que le cerveau construit pour se raconter comme agent (Sapolsky, 2023). Ce que vous appelez « je décide » est le récit produit après que la biologie a déjà agi.
Le rhizome n’a pas besoin de ce récit. Il agit, simplement. Et il est là depuis bien plus longtemps que vous.
Suite de l’article 1: « Conscience » –– le mot qui dit qui vous êtes avant que vous parliez.
Suite dans l’article 3: Conscience –– Quand la biologie suspend la narration
Références
· Baluška, F., & Mancuso, S. (2009). Plant neurobiology: from sensory biology, via plant communication, to social plant behavior. Cognitive Processing, 10(S1), 3–7. https://doi.org/10.1007/s10339-008-0239-6
· Brenner, E.D., Stahlberg, R., Mancuso, S., Vivanco, J., Baluška, F., & Van Volkenburgh, E. (2006). Plant neurobiology: an integrated view of plant signaling. Trends in Plant Sciences, 11(8), 413–419. https://doi.org/10.1016/j.tplants.2006.06.009
· Craig, A.D. (2009). How do you feel — now? The anterior insula and human awareness. Nature Reviews Neuroscience, 10(1), 59–70. https://doi.org/10.1038/nrn2555
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· Levin, M. (2022). Technological approach to mind everywhere: an experimentally-grounded framework for understanding diverse bodies and minds. Frontiers in Systems Neuroscience, 16, 768201. https://doi.org/10.3389/fnsys.2022.768201
· Levin, M., & Dennett, D.C. (2020). Cognition all the way down. Aeon Essays. https://aeon.co/essays/how-to-understand-cells-tissues-and-organisms-as-agents-with-agendas
· Mayr, E. (2001). What Evolution Is. Basic Books.
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· Sapolsky, R.M. (2023). Determined: A Science of Life Without Free Will. Penguin Press. ISBN : 978-0525560975.
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· Tononi, G. (2008). Consciousness as integrated information: a provisional manifesto. Biological Bulletin, 215(3), 216–242. https://doi.org/10.2307/25470707
· Tononi, G., Boly, M., Massimini, M., & Koch, C. (2016). Integrated information theory: from consciousness to its physical substrate. Nature Reviews Neuroscience, 17(7), 450–461. https://doi.org/10.1038/nrn.2016.44
· Trewavas, A. (2003). Aspects of plant intelligence. Annals of Botany, 92(1), 1–20. https://doi.org/10.1093/aob/mcg101



