"Conscience" – le mot qui dit qui vous êtes avant que vous parliez!
Cinq définitions de la Conscience
« Conscience. »
Prononcez ce mot dans une conversation et observez ce qui se passe. Chacun acquiesce — comme si tout le monde parlait de la même chose.
Personne ne parle de la même chose.
Le médecin urgentiste qui évalue un traumatisé crânien avec l’échelle de Glasgow mesure un état neurologique sur 15 points. Le neuroscientifique cherche les corrélats neuraux d’une expérience subjective — les NCC, Neural Correlates of Consciousness. Le philosophe phénoménologue parle de la structure de l’expérience en première personne. Le prêtre parle de la voix de Dieu à l’intérieur. L’influenceur parle de «fréquences vibratoires» et d’«éveil».
Cinq définitions. Cinq ontologies incompatibles. Un seul mot.
Ce n’est pas un problème de vocabulaire. C’est un révélateur.
« Conscience » est un shibboleth ontologique. Chaque fois que quelqu’un l’utilise avec conviction, il ne décrit pas un phénomène — il confesse une croyance sur la nature de la réalité. Le matérialiste dit : le cerveau est premier, la conscience en est un produit. L’idéaliste dit : la conscience est première, la matière en est une expression. Le bouddhiste dit : la conscience individuelle est une illusion, seul le flux existe. Le déterministe dit : la conscience délibérante n’existe pas, c’est une narrative post-hoc.
Aucun d’eux ne décrit — tous confessent.
L’étymologie le savait déjà. Conscientia — cum scientia — savoir avec.
Avec qui ? Avec soi.
Et ce « soi » est déjà présupposé avant que la définition commence. La langue encode l’anthropocentrisme avant même qu’on philosophe.
Posez la question au rhizome.
Le rhizome — ce réseau racinaire souterrain sans centre, sans dedans ni dehors clairement délimités — intègre de l’information, oriente son développement vers des états futurs, maintient la cohérence de l’organisme distribué sans aucun nœud central. Il fait tout ce que font les neurosciences cognitives quand elles définissent la conscience — sans cerveau, sans DMN (default mode network), sans narration de lui-même.
A-t-il une conscience ? La question révèle immédiatement votre ontologie. Pas la sienne.
Mike Levin, biologiste à Tufts, propose une définition qui échappe partiellement au piège : la conscience — ou plus précisément la cognition, dont il fait de la conscience un cas particulier — se définit par le lightcone causal d’un système. Un système est cognitif dans la mesure où il est déterminé par ses états futurs possibles, pas seulement par son passé. Il modèle, il anticipe, il oriente.
Par ce critère, le rhizome est cognitif. La fourmi est cognitive. La colonie de fourmis est cognitive à une échelle différente. Le fascia — ce réseau continu de tissu conjonctif qui traverse et enveloppe chaque structure de votre corps — est cognitif. Il se réorganise avant que votre cerveau ait décidé quoi que ce soit.
La conscience humaine n’est pas au sommet d’une hiérarchie. Elle est une solution parmi d’autres à un problème d’intégration d’information dans un environnement imprévisible. Une solution coûteuse — le cerveau humain consomme 20% de l’énergie corporelle pour 2% de la masse — centralisée, narrative, et remarquablement récente dans l’histoire du vivant.
Robert Sapolsky, dans Determined (2023), va plus loin : cette conscience délibérante que nous vénérons — l’instance qui « choisit », qui « décide », qui « est responsable » — est une illusion fonctionnelle. Une narrative que le cerveau construit après coup pour se raconter comme agent. Ce que vous appelez conscience morale est le récit que vous produisez sur des actes déjà biologiquement déterminés.
Le mot « conscience » ne décrit donc pas une réalité stable et partagée. Il cartographie le territoire intérieur de celui qui l’emploie — ses présupposés sur le sujet, le libre arbitre, la matière, le divin, la frontière entre vivant et non-vivant.
La prochaine fois que quelqu’un vous parle de conscience, posez une question simple : conscience de quoi, selon qui, mesurable comment ?
La réponse vous dira tout sur son ontologie. Et rien de définitif sur la conscience.
Suite dans l’article suivant: “Conscience – Le rhizome, le fascia, l'ADN”


